Le vieux François

 

 

Elle m'en a raconté des histoires "la Renée" ma gentille mémé ... qui en vrai s'appelait Juliette !
Oh pas des histoires de princesses ! Elles sont bien trop loin de nous, de notre réalité ! Non ! de vraies histoires de chez nous, de notre famille, des nôtres, humbles mais fiers paysans. Des histoires de ses ancêtres, des miens !

Le vieux François

Ce soir, le vieux François, (qui en vrai s'appelait Jean) traînait un peu des sabots, l'hiver était rude et la terre était froide, puis il était vieux, si vieux !  Sur la vieille table en bois, scellée dans le sol, il a posé sa vieille assiette ébréchée, son verre du midi, même pas lavé, une vieille fourchette en argent, vestige d'un autre temps. Il a ouvert son couteau, puis il s'est attablé. Le repas sera frugal ce soir ! Une soupe bien chaude avec un bout de salé, quelques tranches de pain frottées d'ail qu'il y met à tremper. La bouteille de vin est sur table, ça réchauffe le corps et le coeur le vin. Quelques châtaignes grillent dans le cantou, ce sera son dessert.

Il a un coup de cafard le François, il repense au temps où la mère était encore là ! Où ses frères et soeurs se bataillaient autours de la table jusqu'à l'arrivée du père, car une fois qu'il était rentré le père (qui Lui s'appelait bien François), le calme et la bonne tenue revenait ! Il était un brave homme le père, pas méchant pour un sou, mais il tenait à ce que ses enfants soient bien élevés et bien éduqués. Il voulait qu'ils sachent lire et écrire !

Ce soir remonte au nez du vieux François, des saveurs de flognardes, le goût des bouriols ou des bonnes patates écrasées. Elle savait cuisiner la mère, et si la vie était rude, ils n'ont jamais trop manqué !
Il ne s'est jamais marié le François, allez savoir pourquoi ? Ses soeurs sont parties quant elles ont trouvé maris, ses frères ont trouvés quelques filles jolies, se sont mariés et établis, lui il est resté dans la vieille maison devenue trop grande. Et pourtant ! elle semblait bien petite la maison familiale du temps de son enfance. Deux chambres seulement, celle réservée aux parents et au dernier né qu'ils prenaient près d'eux, et celle pour les grands, ils dormaient à plusieurs dans chacun des deux grands lits, ça tenait chaud de se serrer la nuit contre ses frères ! Le gros édredon de plumes ne calmait pas toujours les morsures du froid des rudes hiver, alors serrer les uns contre les autres c'étaient bien mieux.

La grande salle où il se trouvait seul ce soir, du temps de son enfance elle semblait chaude et bruyante ! Sur la grande table, sa mère La Marie (elle s'appelait Françoise !) épluchait les légumes pour la soupe, ses frères et soeurs y faisaient leurs devoirs se lançant quelques coups de pieds sous la table, qui cessaient d'un regard  faussement sévère de leur mère, mais reprenaient aussitôt. Le petit dernier assis près du cantou sur une vieille couverture, sous l'oeil vigilant et bienveillant de leur grand-mère la Jeanne (elle s'appelait Mathive !!!) .

Le grand père, le Jean, (il s'appelait bien Jean) il était mort dans son lit, dans ce même lit où dormaient les garçons. Une partie de son ancien atelier avait été sommairement aménagé et était devenu la chambre de la grand-mère, elle s'y sentait bien ! Si loin qu'il se souvienne François, la Jeanne était toujours en noir, de son bonnet à son châle de laine, en passant par sa robe et son vieux tablier ! Chaque soir elle brodait de fines dentelles, c'était pour le trousseau qu'elle disait ! Chacune de ses soeurs à François, en avait reçu un lorsqu'elles s'étaient mariées, délicates beautés brodées avec patience par la grand mère, les frères eux avaient eu du père quelques outils pour bien démarrer dans la vie. L'un était devenu propriétaire, il s'occupait de ses bêtes et de ses terres, les deux autres avaient suivi les traces du grand père, ils étaient menuisiers.

 Le François lui avait repris la ferme ! Il avait quelques bêtes, quelques champs et bois. Il en avait vendu au cours des années, quand il s'était retrouvé seul. Il n'avait jamais quitté son petit village du Limousin, ses frères étaient restés là eux aussi, et du temps de leur vivant ils se réunissaient chaque soir dans la maison de leur enfance, ils parlaient de leur journée, des enfants, du travail aux champs ou celui du bois. Puis ses frères sont morts, ses soeurs aussi, il reste là, le dernier , il est si vieux maintenant ! Il n'a pas eu d'enfants, et ses nièces et neveux ont fait leurs vies là bas, vers Paris, lui qui n'a jamais été qu'une seule fois à La Capitale ... Limoges.
Alors Paris ....

Ce soir là il s'est couché sans doute un peu triste le François. Il est mort dans le grand lit, où son père, son grand père
et sans doute d'autres avant eux sont morts aussi.

Martine Eloy

En mémoire à mon grand grand-oncle Jean dit le François que j'aimais aller voir chaque été là-bas à Montannaud.

 

 

 

 

Martine©Eloy 2006